Un décès mystérieux

Auteur : jacques lefort

Séverin Werlin mon grd-père maternel né allemand en Alsace en 1872, mécanicien-auto décédé en 1917 il avait disparu après 1914 et retrouver sa trace n’a pas été une tâche facile :

Voici une histoire véridique qui illustre à la fois la difficulté de certaines recherches même pour une période pas très éloignée, mais aussi la diversité des voies qui vous sont offertes pour résoudre des cas difficiles. C'est aussi un des plaisirs de la recherche même si finalement on n'aboutit pas toujours complètement.

LE DEBUT DE L'HISTOIRE

Mon grand-père Séverin WERLIN est né en Haute-Alsace en 1872, il nait donc Allemand bien que ses parents restés en Alsace après l'annexion fussent de culture et nationalité française mais opteront pour l’Allemagne.

Il grandit en Alsace et apprend le métier de mécanicien à Mulhouse, à 18 ans il décide de recouvrer la nationalité française et s'engage pour cela pour 5 ans dans l'armée française, à la légion étrangère. C'est le cas de beaucoup d'alsaciens nés après 1870 et restés en Alsace. Il participe aux campagnes du Dahomey et au Tonkin où une rare photo le montre caporal d'infanterie coloniale, décoré de la médaille coloniale, à Vinh-Long. C'est l'époque de la chasse aux pavillons noirs, dissidents tonkinois féroces, soutenus par les chinois. Libéré de ses obligations militaires et désormais français, par décret, il s'installe à St Denis comme beaucoup d'Alsaciens expatriés,15 rue de la Charronnerie. Au 16 de la même rue habite la famille Luthringer aussi Alsacienne réfugié de Bitchwiller les Thann en 1870 après avoir séjourné quelques années à Lure.

UNE TRAGEDIE

Séverin Werlin épouse en 1899, Marie Luthringer, unique enfant de Romain Luthringer et de sa première épouse décédée Augustine Jacob. Un contrat de mariage est signé: L'épouse apportant une dot confortable de l'héritage de sa mère, oncle et tante, soit 6.000 frs-environ 120.000 frs d'aujourd'hui. Ils s'installent à Paris où S. Werlin travaille comme mécanicien automobile aux ateliers Boin. 3 enfants naissent en 1900 Marcel, en 1901 Suzanne,en 1903 Lucie Son épouse meurt à Paris peu après la 3 ième naissance. Les 3 enfants sont confiés à Antoinette Luthringer la belle-sœur de S. Werlin à St Denis. Les rares visites qu'il rend à ses enfants s'espacent mais il est encore présent en 1907 au mariage de son beau-frère et apparaît à St Denis, pendant la guerre en 1917, blessé au bras. Il disparaît alors sans laisser de traces, aussi lorsque sa première fille se marie en 1922, il est déclaré absent ainsi qu'aux mariages de ses 2 autres enfants en 1928 et 1929. Pourtant une correspondance familiale de 1915 laissait entendre qu'il comptait, une fois la guerre terminée, reprendre avec lui ses enfants. Il habite à cette époque, rue Flatters à Paris. Il y héberge quelque temps son fils Marcel qui m’a raconté qu’il vivait avec une Berthe pas très fidèle, courtisée par un militaire et que de rage dans une scène terrible, il avait jeté sa belle robe dans le poêle ! Il travaillait en mécanique auto non loin de là. Bien qu'ayant 3 enfants, un frère et 3 sœurs, aucun membre de la famille n'eut après 1917 de ses nouvelles.

DEBUT D'UNE RECHERCHE

En 1990 soit 73 ans après le dernier contact, ce qui à y réfléchir n'est pas très éloigné dans le temps, je décidais de retrouver la trace de mon grand-père. A son village natal de Lutterbach, pas de trace de mention marginale de décès à son acte de naissance: On pouvait en déduire raisonnablement que le décès était survenu avant 1945 date de début des mentions marginales de décès aux actes de naissances. Comme il habitait Paris en 1915 dans 7 ième arrt, je recherchais là son décès, sans succès. Comme j'hésitais à lancer sur les autres arrts et la banlieue sur une date aussi incertaine, je préférais rechercher trace de sa succession au centre parisien de l'enregistrement qui est doté d'un fichier alphabétique de 10 en 10 ans dont la consultation ne demande que quelques minutes, hélas sans succès. J'en déduisis qu'il n'était pas décédé à Paris ni en proche banlieue. Je tentais ma chance au fichier des expatriés à Nantes, les Alsaciens étant de grands voyageurs, sans succès: Il n'était pas mort à l'étranger. Je tentais encore ma chance aux fichiers militaire du fort de Vincennes. J'y appris au moins qu'il n'était pas parmi les morts de 1914-1918 ni parmi les pensionnés. Je pensais trouver aussi trace de son dossier militaire postérieurement à 1917 mais le manque d'éléments rendait cette recherche trop complexe.

Parallèlement je retrouvais la trace de ses frères et sœurs à la succession des parents décédés en 1901 et 1906 en Alsace. La consultation de l'enregistrement de Mulhouse puis des archives foncières me permirent de retrouver divers actes notariés de ces successions dont une procuration de S. Werlin de 1907 passée à Paris devant notaire relative à des ventes de terrains en Alsace restés en indivis, puis en 1924 une vente qui laissait un doute sur l'existence de S. Werlin, enfin en 1935 encore une vente où il était déclaré absent représenté par un notaire désigné.

UNE IMPASSE

Me trouvant dans une impasse après toutes ces recherches, je remis tout en question et profitant d'une proposition des archives municipales de Paris, je lançais une recherche du décès sur l'ensemble des 20 arrondissements de Paris de 1917 à 1972. Une surprise, après 2 mois je reçu l'acte de décès en août 1917 dans le 15 ième arrt, rue des bergers. C'était le premier indice positif après 3 ans de recherches...faute d'avoir été assez méthodique.

Fort de cette information, je recherchais sa sépulture tant aux cimetières parisiens qu'aux marbreries, pompes funèbres...sans succès.

Afin de trouver les circonstances de sa mort, je tentais de retrouver les 2 témoins cités à l'acte de décès: La concierge de l'immeuble et un ami du défunt. Je retrouvais trace de l'ami décédé en 1925 sans descendance. Je tentais un mailing sur les locataires de l'immeuble: Une seule réponse positive d'une personne vivant là depuis 1925-quelques années trop tard- qui me signala la présence à l'époque de famille alsacienne. Finalement ces recherches aboutissaient à une impasse. J'avais noté que le contrat de mariage prévoyait qu'au décès éventuel de l'époux, la dot retournerait à la famille de l'épouse, d'autant que les enfants mineurs en 1917 incitaient aussi à une recherche successorale.

Sur l’indication d’un archiviste des archives de Paris j’appris que les archives de l’enregistrement étaient déposées au centre des impôts place St Sulpice. ; Je décidais d’y reprendre mes recherches à l'enregistrement des successions, passant outre cette fois à l'absence de références au fichier alphabétique, mais munis du lieu et date de décès. En consultant les tables de successions de l'arrondissement concerné je trouvais l'enregistrement de la succession mais déception pas de référence au registre de succession ce qui impliquait l'absence de biens immobiliers et sans doute un faible actif. La table de succession révélait que S. Werlin était veuf de Marie Luthringer, sans référence à ses 3 enfants et contenait 3 messages sibyllins:

1- Dépôt 26 frs août 1917: 211

2- Vente Mobre: 1108, dec 1917: 209

3- S.A. vol 2/187

Interrogé l'archiviste se déclara incompétent pour déterminer à quoi faisaient référence ces indications chiffrées (des références à des registres peut-être ?). A l'examen la première référence indiquait vraisemblablement le dépôt de numéraire, dépôt fait généralement à la perception, jusqu'à règlement de la succession. Cette première indication sauf à retrouver trace du dépôt et de sa destination, semblait une voie difficile.

La deuxième référence me parut plus intéressante car elle semblait indiquer une vente mobilière en décembre de l'année du décès, mais là encore à quoi le N° 209 se referait-il ?

Après une longue investigation aux domaines et aux hypothèques, il apparut que seules les ventes immobilières y étaient enregistrées et qu'avant 1949 les ventes mobilières étaient réalisées par des commissaires-priseurs choisis ou désignés.

En 1992 un nouvel archiviste de l'enregistrement me donna l'explication des références chiffrées que je recherchais: Il s'agissait d'un N° de registres dits bordereaux de renvoi qui contiennent les pièces annexes de déclaration de successions. Ces pièces accessibles au même endroit que les registres me révélèrent effectivement la collation de pièces comme ventes nobiliaires, relevés bancaires, actes notariés, actes de ventes...donnant tous les détails, lieux, noms des parties, dates...des actes concernés. Les ventes par commissaires-priseurs y figuraient avec le nom du commissaire- priseur, date, lieu de la vente, inventaire...Hélas les bordereaux parisiens ont été mis au pilon pour la période d'avant 1945.Je décidais toutefois de m'intéresser aux archives des commissaires-priseurs: Une visite aux archives de Paris me révélèrent la présence de 100 commissaires-priseurs à Paris en 1917. De plus l'archiviste fut dans l'incapacité de me révéler le dépôt éventuel de leurs archives. Je demandais au président de cette corporation l'autorisation de consulter et j'appris que les archives anciennes depuis 1800 étaient stockées au dépôt annexe de Ste Genneviève des bois; Ces archives munis de registres d'index par période et noms des personnes concernées par la vente. J'y trouvais sans difficulté trace de la vente recherchée, un requérant DESFRESNE inconnu, le nom du commissaire-priseur OUDARD et le montant de la vente 1108 frs valeur indiquée à l'enregistrement. L'archiviste me proposa de consulter le dossier correspondant, hélas il n'était pas déposé mais j'appris au moins le nom du successeur après 1937 auprès de la compagnie des commissaires-priseurs, en regrettant de n'avoir pas engagé ces recherches avant cette date. Contacté le successeur de OUDARD m'informa dans un premier temps de l'absence d'archives puis me signala que des archives de 1945 et avant peut-être étaient entreposées en garde-meuble d'accès difficile mais me proposa une recherche ...dans un délai imprévisible.

En parallèle je m'intéressais à la 3 ième mention S.A. vol 2/187, la table de succession précise que dans cette rubrique est mentionné la date du certificat attestant que le défunt est sans actif (S.A. ) ou le N° de consignation au sommier ou mention spéciale en cas d'enfants mineurs (ce qui était le cas !) Mais pas trace de ce sommier !

L'absence d'inventaire et de scellés furent confirmés en consultant les archives de la justice de paix du 15 ième arrt.

Faute de pouvoir retrouver les minutes du commissaire-priseur, les différents registres me permirent quand même de confirmer la vente aux enchères en salle des ventes à Drouot pour un montant de 1108 frs somme modeste mais non négligeable que l'on peut évaluer à 22.000 frs en 1997 et qui aurait été bien utile aux enfants orphelins. La vente était datée du 21/12/1917.

Le requérant de la vente, Mr DESFRESNE était un inconnu pour moi, mais à l'examen des registres son nom apparaissait régulièrement comme requérant dans d'autres ventes pour le compte de diverses études. Après examen d'autres ventes, les minutes me permirent d'identifier ce personnage.

Au passage je pu admirer la richesse des dossiers des commissaires-priseurs contenant le nom des héritiers, état civil, adresses, références aux actes notariés, testaments, inventaires, scellés, prisée de chaque objet ,sans oublier les pièces annexes comme affiches de publicité de mise en vente, bordereau d'enlèvement des meubles....et souvent une importante correspondance entre parties: Héritiers, notaires, avoués, huissiers...

QUELQUES REFLEXIONS

Un fait comme un décès est sauf exception rare suite à disparition toujours enregistré quelque part, ces documents existent, mais faute de clé d'accès ils sont souvent introuvables et on doit entreprendre les recherches souvent au gré de sa fantaisie ou de son intuition sans à priori: Toute filière de recherche doit être tentée.

SUITE DE LA RECHERCHE

La recherches de minutes d'autres commissaires-priseurs parisiens de la même époque me fit découvrir la qualité du requérant DESFRESNE (requérant c-a-d le personnage ayant ordonné la vente).C'était un administrateur judiciaire nommé par le tribunal civil de la Seine dans les affaires de succession litigieuses. Il fallait donc logiquement remonter aux décisions de ce tribunal conservées aux archives de Paris.

Par ailleurs il était intéressant de retrouver les archives de cet administrateur judiciaire. On trouve aujourd'hui une trentaine de ces administrateurs mais la chambre syndicale ne put m'indiquer ni des administrateurs existant ce que les archives avaient pu devenir.

Les archives des décisions du tribunal civil de la Seine sont aux archives de Paris. Il en existe un répertoire alphabétique, c'est donc là qu'il fallait rechercher une décision du tribunal et la désignation de l'administrateur avec sans doute les motifs de la vente et la destination des biens.

Avant cette démarche, je me mis à imaginer toutes les circonstances qui avait pu amener à ce qu'aucun membre de la famille n'ait été prévenu du décès ni de la vente: Plusieurs des frères & sœurs de S. Werlin habitaient l'Alsace, Paris, St Denis où habitait ses enfants donc pourtant proche. Finalement la vérité n'avait-elle pas été cachée aux enfants ou bien quelques tiers avaient-ils fait disparaître leur trace chez le défunt ou encore le défunt était-il endetté et dans ce cas la vente aurait pu couvrir ces dettes comme me l'avait suggéré un archiviste de l'enregistrement. La mort avait-elle été violente ou soudaine, le défunt n'avait que 45 ans ! La vente n'avait-elle été motivée par le séquestre de biens supposés allemand comme cela fut courant pendant la période 1914-1918, autant de questions sans réponses !

DE NOUVELLES RECHERCHES

Début 1993, je me rendis aux archives de Paris munis de la certitude que les archives du tribunal civil me conduiraient à quelques découvertes, je décidais aussi de consulter les archives du recrutement qui me mettrait peut-être sur la voie de l'affectation militaire jusqu'en 1917 et de son dossier matricule. Aussi le recensement de 1915 et la liste électorale afin de trouver trace de son employeur qui aurait pu conserver quelque trace à son décès

Hélas les archives judiciaires de 1917 du tribunal civil (7 bureaux plus 2 pour les mineurs), ni le recrutement, ni les autres filières ne donnèrent de résultat, Le fichier index patronymique ne révéla rien ni à Werlin ni à Desfresne

Pour comble de malheur j'appris en avril 1993 que les ordonnances du tribunal civil n'ont pas été conservées avant 1923, car remises directement aux parties.

Le catalogue détaillés des ventes, enfin, se trouve archivé à l'hôtel de Sens: Toutefois la consultation s'est révélée négative car seules les ventes d'objets de valeur sont répertoriées.

On a cependant retrouvé le registre de nomination de l'administrateur judiciaire DESFRESNE, pour cette affaire au tribunal de grande instance (décision du 22-09-1917, N° de dossier 8578) mais le dossier est introuvable au bureau des administrateurs judiciaires et des séquestres du tribunal de grande instance de Paris.

D'autres recherches comme la décision de réintégration dans la nationalité n'a rien donné jusqu'ici.

Les sommes consignées ont pu en 1917 être remise à la caisse des dépôts d'après un archiviste, mais une fois encore aucune trace.

LE DENOUEMENT

Cependant tout fini par s'éclaircir, au terme d'un nouveau contact avec le commissaire-priseur Millon successeur en 1937 de OUDARD. En 1995 ce dernier, au prix d'une recherche laborieuse m'a informé de la découverte du dossier recherché

Point positif: Le dossier contient:

*** L'ordonnance de vente de l'administrateur judiciaire au commissaire-priseur

*** La référence du bulletin de publication de la vente

*** L'inventaire complet mais modeste des meubles et objets, mais hélas sans aucune référence à des papiers personnels, et le résultat de la vente : 1108 frs

*** Un avis de désinfection de l'appartement du défunt par les services d'hygiène de la ville de Paris (cela m'a incité à penser à un décès par maladie contagieuse- mais les services de la ville contactés n'ont pas retrouvé ces archives)

Point négatif:

*** L'ordonnance judiciaire n'était pas dans le dossier, qui aurait permis de connaître les attendus (cause et circonstances de la vente) et la destination des fonds résultat de la vente

Sans doute ces éléments se trouvent, s'ils existent encore, dans les archives de l'administrateur judiciaire dont il faudrait retrouver le successeur, un jour peut-être je pourrais découvrir ce document ainsi que le lieu de sépulture.. aussi son dossier militaire de son expédition au Tonkin que je compte bien trouver une fois que les archives auront été numérisées et indexées .encore 3 énigmes à résoudre avec patience

EN CONCLUSION

Bien que toute la vérité n'ait pas été entièrement établie, au moins une partie du voile qui recouvrait cette énigme a été levé. Dans cette recherche que de sources d'archives il a fallu compulser. Je crois que je ne retrouverais pas la destination de son corps par contre la numérisation en cours des registres des corps d’armées au château de Vincennes me permettront sans doute de retrouver sa carrière militaire au Tonkin…bientôt